Les jeunes et l’automobile : le début de la fin d’une histoire d’amour?

Depuis le milieu du vingtième siècle, l’automobile a été l’un des biens de consommation les plus prisés des sociétés industrielles.  Bien plus qu’objet utilitaire, elle fut un véritable symbole de liberté, de puissance, de prestige.  Une histoire d’amour qui débutait à l’adolescence et qui se poursuivait bien souvent jusqu’à ce que les limitations imposées par la vieillesse y mettent un terme.

Depuis une dizaine d’années, on peut cependant observer un désintérêt des jeunes pour l’automobile.  Chez certains d’entre eux, l’obtention d’un permis de conduire et l’acquisition d’une voiture ne semblent plus représenter un rite obligé de passage à l’âge adulte.  S’agit-il d’un phénomène passager ou bien d’une tendance profonde ?  Quelles en sont les causes?

Les jeunes roulent moins

Une étude réalisée par Benjamin Davis, Tony Dutzik, du Frontier Group, et Phineas Baxandall, du U.S. PIRG Education Fund, s’est intéressée aux habitudes de conduite des Américains, et plus particulièrement à celles des jeunes.  Une tendance s’y dessine clairement.

Alors qu’elle était en progression constante entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et le tournant des années 2000, la distance annuelle moyenne parcourue en automobile par les Américains a diminué de 6 % entre 2004 et 2011.  Cette décroissance a été principalement le fait des jeunes.  En effet, entre 2001 et 2009, le kilométrage annuel moyen des conducteurs âgés de 16 à 34 ans a chuté de 26 %.

Pour cette même période et ce même  groupe d’âge, on observe également des augmentations de :

  • 24 % des trajets à bicyclette
  • 16 % des trajets à pieds
  • 40 % des trajets en transport en commun

Notons également qu’entre 2000 et 2010, la proportion des personnes de 14 à 34 ans ne détenant pas de permis de conduire est passée de 21 à 26 %.

Si l’on observe depuis dix ans une baisse généralisée du nombre d’Américains sans permis de conduire, celle-ci est nettement plus marquée chez les jeunes.  En effet, entre 1983 et 2010, la proportion de détenteurs de permis est passée de 92 % à 80 % chez les 20-24 ans et de 80 % à 60 % chez les 18 ans. Quant aux jeunes de 17 ans, seulement 45 % d’entre eux possèdent désormais un permis de conduite automobile.

Selon un sondage mené par KRC Research et Zipcar, 45 % des personnes de 18 à 34 ans font des efforts pour trouver des options de rechange à la voiture, comparativement à 32 % chez les plus âgés ;  16 % des jeunes disent conduire moins principalement pour des considérations environnementales, alors que cette proportion tombe à 9 % dans les tranches d’âges supérieures.   D’autres études soulignent que de nombreux jeunes préfèrent désormais vivre là où ils peuvent marcher, rouler à vélo, prendre les transports en commun, plutôt que de dépendre d’une voiture pour leurs déplacements quotidiens. Alors que les décennies d’après-guerre ont vu un exode des populations vers les banlieues, on assiste actuellement au mouvement inverse, principalement chez les jeunes.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces changements de comportement. Premièrement, les nouvelles technologies de communications permettent des échanges à distance, réduisant les besoins de déplacements.

La technologie rend aussi le transport en commun plus attrayant et plus facile à utiliser, par exemple en offrant aux usagers des données en temps réel sur les horaires des réseaux publics.  Elle a de plus grandement facilité l’essor de systèmes de partage de voitures et de vélos.

Ensuite, des changements législatifs visant à améliorer la sécurité sur les routes ont rendu plus difficile l’obtention d’un permis de conduire pour les jeunes.

Finalement, le prix de l’essence a bondi de 109 % entre 2001 et 2011.  Selon les prévisions de l’Energy Information Administration des États-Unis, la tendance demeurera à la hausse, avec une augmentation de 26 % d’ici 2020.

Comme ces facteurs représentent des tendances à long terme, ils portent à croire que la diminution de l’utilisation de l’automobile n’est pas un phénomène passager.

Ces changements ne se produisent pas uniquement aux États-Unis.  En 2011, une étude menée par l’Institut de recherche en transport de l’université du Michigan et portant sur 14 autres pays a observé dans 7 d’entre eux une diminution du pourcentage de jeunes possédant un permis de conduire.   Elle a également noté une baisse du kilométrage parcouru dans plusieurs pays de l’Europe de l’Ouest, dont la Belgique, le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et l’Espagne.

Pourquoi les jeunes délaissent-ils le permis de conduire?

En 2013, Brandon Schoettle et Michael Sivak, de l’Institut de recherche en transport de l’Université du Michigan, ont cherché à connaître les raisons de la diminution du nombre de permis de conduire détenus par les jeunes.  Les deux chercheurs ont pour cela effectué un sondage auprès de 618 personnes de 18 à 39 ans ne détenant pas de permis de conduire.  Celles-ci devaient indiquer la raison principale et, optionnellement, une raison secondaire pour laquelle ils ne possédaient pas de permis.

Au combiné (raisons principale et secondaire), les huit réponses les plus fréquentes sont :

  1. Je suis trop occupé ou je manque de temps pour obtenir un permis de conduire :  37 %
  2. Posséder et entretenir une voiture est trop coûteux :  32 %
  3. Je suis capable d’obtenir du transport de la part d’autres personnes  : 31 %
  4. Je préfère me déplacer à vélo ou marcher :  22 %
  5. Je préfère utiliser les transports en commun  : 17 %
  6. Je suis préoccupé par les impacts environnementaux de l’automobile  : 9 %
  7. Je peux communiquer ou travailler en ligne  : 8 %
  8. Incapacité, problème médical ou de vision :  7 %

69 % des personnes sondées s’attendent à obtenir un permis de conduire au cours des 5 prochaines années, alors que 22 % prévoient ne jamais en posséder.

Une des raisons avancées par les chercheurs pour expliquer le délaissement par les jeunes du permis de conduire est la prolifération des nouveaux moyens de communication (Internet, téléphone sans-fil) qui réduisent le besoin de se déplacer en permettant les contacts virtuels. Ainsi, parmi l’échantillon sondé, le nombre d’heures consacrées aux communications en ligne, que ce soit pour les loisirs ou le travail, se répartit comme suit :

  • 0                                    8,1 %
  • 1 à 4                             49 %
  • 5 à 8                             22,3 %
  • 9 à 12                           12,5 %
  • 13 à 16                         2,9 %
  • 17 et plus                    5,2 %

En étudiant des données de 15 autres pays, Sivak et Schoettle ont trouvé que le taux d’utilisation d’Internet chez les jeunes était inversement proportionnel à celui d’obtention d’un permis de conduire.

Finalement, les chercheurs ont noté que les jeunes ne détenant pas de permis de conduire ont tendance à être moins éduqués et plus sujets au chômage, en soulignant toutefois que leur étude ne visait pas à établir un lien de cause à effet entre ces situations.

 Une étude de la National Highway Traffic Safety Administration vient cependant appuyer la thèse économique.  En effet, elle observe qu’au cours des cinq dernières années, parallèlement à la baisse du nombre de permis de conduire chez les jeunes, le coût d’utilisation d’une voiture au kilomètre est passé de 0,39 $ à 0,49 $ (selon les données de l’AAA).  Ainsi, les régions où le chômage frappe plus durement les jeunes sont aussi celles où la diminution du nombre de permis de conduire dans cette même tranche de la population est la plus marquée.

 

Qu’en est-il au Québec? 

Une analyse des données sur les détenteurs de permis de conduire récemment réalisée par Le Devoir révèle la même tendance ici que chez nos voisins du sud. En effet, au cours des trente dernières années, on observe chez les jeunes un désintérêt pour la conduite automobile, nettement plus marqué chez les 16-29 ans, mais aussi présent, à un degré moindre, chez les 30-39 ans.

 Entre 1982 et 2012, la proportion de détenteurs d’un permis de conduire de la SAAQ a diminué de 27,4 % chez les jeunes de 16 à 17 ans.  Pour cette même période, on note une baisse de 7 % chez les 20-24 ans, 10,6 % pour les 25-29 ans et 1,5 % pour les 30-34 ans.  La désaffection est plus grande chez les jeunes hommes, puisqu’elle touche 34,5 % des garçons de 16-17 ans et 12,4 % de ceux de 18-19 ans.

 La tendance diffère chez les jeunes femmes, puisque celles de 18 à 19 ans sont maintenant 30 % plus nombreuses à pouvoir conduire une voiture qu’il y a trente ans. Dans cette tranche d’âge, les filles ont presque comblé l’écart avec les garçons, détenant un permis de conduire à 57,1 %, contre 59,2 % du côté masculin.

Pour les jeunes Québécois d’aujourd’hui, la possession d’une automobile semble moins une priorité qu’il y a quelques décennies, principalement dans les villes bien desservies en transport en commun. Plusieurs préfèrent consacrer leur argent aux voyages et aux appareils électroniques.  Ces derniers auraient même remplacé chez de nombreux jeunes l’automobile à titre de symbole identitaire.

Dans les banlieues et en région, il demeure toutefois encore difficile de se passer de voiture et celle-ci conserve davantage son attrait qu’en milieu urbain. Selon Chantal Royer, spécialiste des jeunes et de leurs valeurs, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, les jeunes y demeurent « dépendants de l’automobile, du fait de la dispersion du territoire, des commerces et également à cause d’infrastructures discutables, soit l’absence de trottoirs et de pistes cyclables », cette dernière décourageant le recours au transport actif.

Un autre expert, Marc Molgat, membre de l’Observatoire jeune et société de l’Institut national de la recherche scientifique, explique le délaissement de l’automobile par différentes raisons.  D’abord, les nouvelles règles plus strictes pour l’obtention d’un permis à 16 ans ont eu un effet dissuasif.  Monsieur Molgat note aussi une diminution du besoin d’émancipation des jeunes :  « Aujourd’hui, il y a moins d’opposition dans les valeurs entre parents et enfants  et donc l’envie ou l’urgence de se séparer et d’acquérir un objet, en l’occurrence une voiture, pour le faire se fait moins sentir ».

Les nouveaux moyens de communication, rendant moins important le besoin de déplacements physiques, jouent également un grand rôle dans ces changements.  La mobilité vient en tête : au Québec, 80,4 % des 18-44 ans possèdent un téléphone intelligent, une tablette ou un baladeur numérique. Ces appareils permettent aujourd’hui de communiquer partout et en tout temps, procurant ainsi la liberté et le prestige qui étaient autrefois l’apanage de l’automobile.

Pour l’avenir

Les jeunes conduisent moins et leur désir de l’automobile s’estompe.  Plusieurs facteurs expliquent ces changements : contraintes économiques, préoccupations environnementales, migration vers le centre des villes, passage aux transports actifs et en commun, adoption massive des nouvelles technologies permettant les contacts virtuels.   La tendance se poursuivra-t-elle ?  C’est à souhaiter, car l’impact néfaste de la voiture sur l’environnement doit impérativement être réduit.  L’automobile ne disparaîtra pas dans un avenir rapproché, mais son usage devrait continuer à décliner, et elle ne sera fort probablement plus objet de culte comme elle le fut au cours du dernier demi-siècle.

auteur : Jean-François Boisvert

Coalition Objectif 22

co22.org/wp/

Depuis le milieu du vingtième siècle, l’automobile a été l’un des biens de consommation les plus prisés des sociétés industrielles.  Bien plus qu’objet utilitaire, elle fut un véritable symbole de liberté, de puissance, de prestige.  Une histoire d’amour qui débutait à l’adolescence et qui se poursuivait bien souvent jusqu’à ce que les limitations imposées par la vieillesse y mettent un terme. Depuis une dizaine d’années, on peut cependant observer un désintérêt des jeunes pour l’automobile.  Chez certains d’entre eux, l’obtention d’un permis de conduire et l’acquisition d’une voiture ne semblent plus représenter un rite obligé de passage à l’âge adulte. …

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